Éric Chevillard

 

 

 

Eh bien, voilà, cher Boris, tu as inventé le papier. Merci pour cette somme crépitante qu'on ne sait trop par quel bout prendre : comme quoi, tu as beau te résoudre au livre, cela reste en effet plutôt un fagot d'éclairs. Difficile à compacter en volume. Dans quelle position doit se tenir ton lecteur ? De face, de profil ? Sur quel fauteuil ? Et de quels doigts, quels yeux user ? Quel homme ? C'est intimidant, ces questions que tes écrits nous posent...

 

 

 

Ce qui se passe, en effet, avec ton œuvre, du fait de son énormité et de sa radicalité, c'est qu'il faudrait lui laisser toute la place autrefois dévolue à l'ensemble de la littérature, débarrasser le plancher (ou la bibliothèque) de tout le reste et s'y consacrer exclusivement. Non seulement, encore une fois, en raison de sa profusion, mais aussi du point de vue qu'elle nous oblige à adopter. Donc, c'est vrai, des réflexes d'autodéfense nous rétractent, tous les signaux et les sirènes d'alarme hurlent et clignotent à la fois, on se protège. Donc, moi, cette œuvre, j'y entre en zigzags, en piqué, j'y plonge comme la mouette dans l'océan pour n'en prélever qu'une sardine avant de reprendre mon vol. Mais j'en vois l'immensité, je l'admire, elle compte pour moi (puis je trouve la sardine délectable).

 

 

 

  

 


Laurent Albarracin

 

 

 

A oui serait un dépassement de tout : de la philosophie, de l'humain, du réel. Il est d'ailleurs étonnant le titre de ce livre : à oui, comme adressé et destiné à... quoi ? ... un mouvement d'adhésion pure. C'est étrange, et au fond je crois que je n'arrive toujours pas à comprendre le sens de ce titre. Être "à oui" (avec la variante "à blanc" qui revient souvent aussi), ce serait être dans une sorte de tutoiement innocent et approbatif avec les choses ?

 

 

 

Boris serait peut-être, dans la typologie qu'il esquisse, un poète du à et du de. Le à de l'adresse, de la projection, du A oui en tant que projection dans l'abîme de la béance. Et du de du génitif, du complément de nom, de la possession infinie des choses. Le "problème" de B. Wolowiec, celui qu'il s'attache à résoudre, est de projeter le de dans le à, le génitif dans le génératif, la possession du nom dans la dépossession du verbe, le complément du nom dans la préposition du temps. Si l'image établit des rapports sur la base d'une ressemblance, l'usage qu'en fait Boris serait de projeter l'analogie dans l'inconnu. De faire approuver par l'inconnu (A oui) la chaîne de ressemblance qu'il élabore dans la succession sans fin des génitifs.

 

 

 

 

 

 


Ivar Ch'Vavar

 

 

La bombe vient d’arriver. On peut prendre n’importe où : “Les choses sculptent l’espace comme aura d’explosion de l’exactitude”... “L’apparition de chaque chose affirme la pulsion d’un tabou”... “La sensation ouvre le monde face à dos”... Ca pète de tous les côtés, pétarade, crépite et mitraille, et tu ne sais pas comment tenir ce truc, ça arrive encore à nous foutre la trouille, c’est vrai, revenus d’à peu près tout qu’on croyait être, et mon premier réflexe est de balancer ce machin-là au loin.

 

 

Les hommes peinent à vous lire, peinent à commencer à vous lire, parce que vous ne vous adressez pas à eux, mais à oui. Mais vous passez par leur adresse, vous écrivez à leur adresse, vous vous adressez à leur adresse, c’est ce qu’ils doivent à un moment comprendre.

 

Parce que le texte, le chant ne s’adresse même pas à vous-même, sans doute, il n’y a pas une intention qui vous reviendrait : et c’était tout particulièrement bête d’écrire “ça pense pour vous”, comme je viens de le faire. C’est une pensée qui n’est adressée qu’à oui.

 

 

Vous procédez par empilements, et construisez ainsi vos murailles cyclopéennes : on en a l’impression que dans votre texte l’ordre chronologique est inversé, que la dernière ligne est la première, oui les autres sont venues s’empiler dessus, et il faudrait donc vous lire en commençant par la fin.

  

 

Écrire comme Jackson Pollock peint… c’est-à-dire saturer l’espace pictural (ici l’espace du texte) de sa propre énergie. Mais B.W. ne considère pas l’espace littéraire comme un espace pictural : une surface. Il ne travaille pas une surface : il avance tout droit, vague par vague. C’est comme une armée en marche qui ne se déploierait jamais, resterait toujours en colonne. Dans ce sens, il n’y a pas de cadre au poème, (…). B.W. travaille sans cadre comme d’autres sans filet.

 

Mais en même temps sa colonne avance sur un front incroyablement large. Elle avance vite. Elle est tout de suite sur nous, au-dessus de nous, en surplomb. Par ce surplomb elle prend autorité sur nous, nous subjugue, et bientôt nous tétanise. Elle nous force pourtant à marcher, tétanisés, à marcher à reculons devant elle, nous devenons (lecteurs) son avant-garde dérisoire, ou ses boucliers humains ! C’est une expérience assez terrifiante, et évidemment B.W. a un bon conseil à nous donner (...) : « la manière la plus efficace de lire À oui ce serait de lire comme un enfant qui joue à jeter un ballon, le ballon de son âme, à la fois face et contre la muraille cyclopéenne d’un tableau de Jackson Pollock ».

 

Attention à ceci : « le ballon de son âme »…

 

 

 

 

 

La répétition « rature la vérité du langage »…

 

La répétition ne rappelle rien (du passé) et ne prépare rien (du futur) : elle nous maintient juste dans l’urgence du moment présent.

 

La répétition nous oblige (lecteurs) à répondre à chaque instant « Présent ! ».

 

 

 

Il y a dans chaque vers ou verset, ou dans chaque proposition de B.W., un « ton » de vérité qui, s’il demande la répétition, n’admet pas la réplique. D’autre part, on sent bien qu’il n’y a rien à répliquer, car la « vérité » de ces formules est évidente, mais comme suspendue : elle est indémontrable ; elle est donc imposée (injonction). Il y a un efficace (lui-même « suspendu ») de ces formules, comme dans les formules magiques.

 

 

La répétition dans A OUI.

 

Progression litanique. Litanie c’est de toute façon une prière. S’agirait-il même de mots d’ordre, assénés, on est dans la prière.

 

B.W. prie d’autorité.

 

(…)

 

C’est comme si Lautréamont-Ducasse avait parodié d’avance Charles Péguy. Mettant alors le pied dans l’entrebâillement de la porte du XXe siècle. Avec Péguy de toute façon il n’ira pas plus loin.

 

 

 

Il faut lire A OUI lentement pour ensuite le lire vite. – Enfin, je ne suis pas sûr de l’ordre et je ne sais pas s’il est important. Ce qui me paraît certain, c’est qu’il faut faire les DEUX lectures.

  

 

 

 

 Qu’est-ce  que ça  peut bien vouloir dire : une poésie qui s’adresse à l’inhumain en l’homme, -Qu’est-ce qui peut être inhumain ?

(…)

B.W., lui, proclame sa poésie inhumaine, puisqu’elle s’adresse à ce qu’il y a d’inhumain en l’homme. Cela signifie tout de même qu’elle s’adresse  bien à l’homme, qu’elle lui est adressée, destinée. L’homme, même d’une façon aussi paradoxale, est destinataire de cette poésie.

 

Et de fait  il se sent immédiatement concerné par elle, et c’est dans son intimité la plus profonde (sans doute la plus « inhumaine ») qu’elle l’atteint et qu’elle l’étreint.

 

 

Dans À Oui, qui se veut un livre d’acquiescement  (mais à quoi ?), la poésie de B.W. est beaucoup plus angoissante que dans Fenêtres ou Nuages (...) Dans  ces poèmes, l’homme n’est pas immédiatement concerné. –Il l’est dans À Oui, d’une façon vraiment étrange, presque incompréhensible.

 

Il est sensible  dans ce livre  que le poème s’adresse bien à l’homme, mais d’une façon inédite, inédite et inouïe. Il est bien destiné à son intimité, mais en même temps, l’homme, s’il se sent touché au plus intime, ne reconnait jamais son intimité d’homme comme scène de cette poésie.

 

Le poème À Oui s’adresse à des parties de l’intimité humaine que l’homme ne reconnait pas, dont il n’a pas, ou ne croit pas avoir connaissance ; ou, s’il lui semble reconnaitre peut-être quelque chose, il ne se connaissait pas cet angle de vue là.

 

Cela est extrêmement dérangeant et inquiétant.

 

 

Pour autant, est-ce vraiment de voir, de sentir s’émouvoir ces tréfonds en lui qui inquiète le plus l’homme… ou plutôt l’intrusion poétique ? C’est comme si un faisceau de lumière venait éclairer  le fond du fond de notre être, et alors on sait que ce faisceau est extérieur à nous, étranger.

 

Il est étranger et ne se donne même pas les gants d’une camaraderie, comme chez Rimbaud, ou la camaraderie est sévère, mais réelle, affirmée ; ou chez Lautréamont, où elle est toujours à double tranchant, et dangereuse.

 

On pourrait s’attendre au moins à une politesse, comme chez Mallarmé, même à une politesse glacée. Mais non, il n’est pas question de politesse. Tout se passe comme s ‘il n’y avait aucune relation réalisée entre le poème et son lecteur. Le poème nous sidère et nous soumet. Ce n’est pas sur le plan relationnel que le poème À Oui nous parle.

 

 

À Oui ne s’adresse pas directement à l’homme, en nous, mais justement à l‘inhumain. Comment comprendre cela,

 

D’autre part, la puissance, l’efficace de cette poésie est telle qu’elle ne nous parait pas même provenir de l’humain – certes elle passe par l’homme, par son langage –mais ne vient pas de lui et ne va pas à lui.

 

C’est exactement  comme si  avec cette poésie quelque chose qui dépasse l’homme s’adressait en nous à quelque chose qui nous dépasse (au moins en cela que nous ne le comprenons pas).

 

(…)

 L’inhumain n’est pas post-humain, il est « seulement » inhumain.

 

Je crois que cette poésie prépare le dépassement de l’humanisme (pensé par Heidegger). Elle est liée au moment (possible, encore possible) ou l’homme prend conscience qu’il doit prendre en charge toute la création, mais humblement, parce que ce n’est pas « sa » création.

 

Ce qui est « inhumain » en lui, c’est tout ce qu’il n’est pas, mais qu’il doit prendre en charge , dont il doit prendre soin, et qui ,de cette façon devient une partie de lui, sa partie « inhumaine ».

 

 

 

 

 

 

 

Philippe Jaffeux

 

 

 

A Oui  est un excellent titre qui a l'avantage d'exclure immédiatement son contraire et d'ignorer donc toute forme de dualisme.   

 

 

 -Ce que je préfère ce sont les audacieux rapprochements de mots qui parfois induisent un sens inouï, inconnu, fou. C’est extraordinairement risqué d’écrire ainsi mais cela fonctionne souvent à merveille.

 

 

-J’ai parfois l’impression que certains mots relèvent du jargon (par exemple : ça, gomme, instant instant, gag, ready made) mais  c’est aussi une qualité car, d’une certaine façon, chacune de vos phrases se suffit à elle-même dans un livre total ; il y a souvent d’étonnants effets de résonnances dans votre livre qui sont dus à l’emploi d’un vocabulaire récurrent. Ces mots orchestrent peut-être le rythme de A oui. Par ailleurs, Il y a certaines phrases « performantes » qui sont écrites avec presque tous les thèmes de A oui. L’ensemble minimal de mots que vous employez constitue un tout d’une cohérence exceptionnelle ; l’impression parfois de lire un dictionnaire où chaque mot se définit l’un par l’autre grâce à l’attention que vous portez à chacun d’eux. En ce sens, je me permets un rapprochement avec mes Courants : ce sont d’abord des mots seuls, perdus (?) qui créent mes phrases et peut-être les vôtres.

(…)

-Les fréquentes répétitions du thème à chaque début de phrases impriment un élan lyrique (voire psalmodique) à votre livre mais cela peut parfois devenir un peu monotone bien que cette méthode permette aussi de cerner l’unité d’une idée ou peut-être d’une émotion. A ce propos, j’ai souvent été entraîné par des émotions lors de ma lecture mais mon intellect (ou le vôtre) a presque toujours fait barrage à cet élan : cela me convient, en ce qui me concerne.

 

J’apprécie vivement vos premières phrases qui « définissent » chacun de vos thèmes. Ce sont les meilleures, à mon avis, d’autant que ce sont souvent de courtes métaphores.

  

-Je trouve que les néologismes, mots-valises sont toujours les bienvenus. Christproquo, par exemple.

  

-Les thèmes que je préfère sont ceux qui ne sont pas traités habituellement dans la poésie. Par exemple : téléphone, électricité, machine (votre livre ouvert en son milieu!).  

 

 

Ce que j’apprécie particulièrement dans A Oui (…) c’est lorsque vous donnez à voir le squelette de votre pensée, son cheminement et son approfondissement lié à une accumulation de phrases de plus en plus dense. C’est une méthode (assez singulière à ma connaissance) basée sur la répétition et la variation qui finit le plus souvent par une association, riche de sens, de deux mots clefs. (…) J’ai pensé (…) qu’au moyen de ce procédé vous pourriez complètement définir ce que vous appelez si bien votre ascèse lexicale. Il y a un étrange jeu entre ma pensée et l’acte d’écrire qui me conduit moi aussi à pratiquer une certaine ascèse, à creuser mon sillon minimaliste. C’est à ce niveau-là que je sens et que je comprends au mieux votre A Oui. La poésie, l’écriture est une activité tout aussi absurde que notre présence sur cette planète.

 

 

 

 

  

 

 

florence Trocmé

  

 

 

 

 

Le texte semble construit à partir d'une série de courts chapitres, à partir de mots comme monde, comme gravitation, comme inhumain sensation et autour de chacun de ces mots il y a comme une approche par cercles successifs sur un mode lancinant.

 

Alternance de phrases ou d'ensemble de phrases de 4 ou 5 lignes, souvent ressassantes, commençant toutes ou presque par le même terme repris un peu comme on passe une navette de tissage. Avec de très courtes phrases lancées comme des pics ou des flèches, selon le régime de l'aphorisme mais ce ne sont pas des aphorismes (sans doute parce qu’il n’y a là que du singulier et pas du général ?)

 

Je note la récurrence d'un vocabulaire, les mêmes mots indéfiniment repris, comme sang, chute, crampe, espace, temps, oubli, solitude, paradis, etc…

Il y a souvent un effet de brassage de données ou d'entités déjà convoquées précédemment.

Comme si en tête de chaque chapitre, sous un nouveau mot, on reprenait les mêmes éléments, pour les assembler différemment.

 

Il y a aussi des bi-mots récurrents comme respiration du sang. Ou comme crampe de l'extase. Beaucoup d'emboîtements de génitifs aussi, en cascade.

 

 

Il y a un côté éminemment, peut-être même constitutivement, paradoxal dans les assertions de Boris Wolowiec. Les verbes sont tous à l'indicatif présent et chaque phrase, vers, verset sonne comme une affirmation. À moins que ce soit un constat. Que cette affirmation résulte donc non pas de la croyance ou de la théorie mais soit le fruit de l'expérience ou d'une expérience. De quelle nature, cette expérience ? Une forme de mystique. Une forme de mystique de l'immanence? De l'extase de l'être là?

 

On se dit que le texte pourrait bien décrire des expériences peu communes, car trop loin de la perception humaine, mais correspondant à des réalités scientifiques, souvent paradoxales, telles que décrites précisément par Einstein. 

 

 

 

Que me fait le texte ? Il m'intéresse mais il me démunit. Il y a aussi des néologismes comme scandeur ou le verbe clandestiner (transitif) Les verbes sont quasi tous des verbes d'action : jette, écartèle, calligraphie,  catapulte, déshabille, sculpte.

 

 

 

Les mots sont faussement les mêmes. Ils sont en fait uniques, chaque usage qui en est fait est un usage unique, non répétable et l'écrivain est celui qui sait faire don de ses mots uniques aux autres.

 

Il me semble soudain que le livre non seulement ne laisse apparaître aucun ego peut être même aucun moi mais aussi qu'il accueille le lecteur en le poussant à continuer à dérouler le fil, à participer à l'éclaboussure généralisée des mots et des formules.

 

 

 

Formule, mot polyvalent (…) qui me semble assez adéquat à divers niveaux : alliage de mots déjà décrits ou phrases mais aussi en raison des différentes acceptions du mot, formule mathématique, formule magique ou rituelle, formule chimique, formule d’un médicament, formule sanguine, etc. : il y a un peu de tout cela dans les phrases de Wolowiec.

Le texte semble régi par moments par de très puissantes sensations cénesthésiques. Il y a comme une connaissance demi-inconsciente du corps, de l'autre face, l'interne. De la vie des organes. De l’envers de la peau.

 

 

 

Sur la question  du rythme je note ceci : des phrases courtes et sèches même, mixant souvent les mêmes matériaux puis dans chaque chapitre, soudain, des groupes qui donnent le sentiment d'une accélération et aussi d’une agglutination de la pensée.

 

 

 

Côté fluvial alluvionnaire possible du texte qui embarque de nouveaux matériaux à chaque étape de son parcours. Qui arrache d'autres éléments aux berges ouvertes par son creusement. Le texte continue enrichi de son passage. Auto-alimenté.

 

Il y a une manière différente d'agencer les mots, une sorte de désarrimage de la syntaxe et de l'ordre obligé des mots ou des associations qui permet à BW de cerner une "pensée-écriture » différente, autre, du monde et de la vie.

 

Ce qui donne à l'écriture une forme de réversibilité et, à l'intérieur même de ce qui semble contraint par le tracé syntaxique, du jeu et une liberté qui se trouve pouvoir être très accueillante pour le lecteur.

 

 

 

On ne peut avancer que lentement dans ce livre. Comme une partition il faut le travailler lentement pour pouvoir ensuite se le jouer vite, le jouer vite ce que sa structure répétitive demande manifestement.